Au fil de la Forlane

Numéro 3, juin 2024 

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Bonjour !

Le concert, très apprécié, est déjà derrière nous, la saison arrive à son terme avec la présentation de Maurice Duruflé. Il n’a pas été l’élève de Gabriel Fauré, mais tout comme lui, a été influencé par le plain-chant grégorien qu’il a su combiner avec l’impressionnisme de Debussy, Dukas, Gabriel Fauré.

Le nom de Maurice Duruflé est attaché à sa seconde épouse, Marie-Madeleine Charpentier, dont la personnalité, à elle seule, mériterait de lui consacrer une rubrique entière.

Le nom de Marie-Madeleine et Maurice Duruflé reste indissociable de l’église Saint-Etienne-du Mont où ils furent titulaires conjoints de l’orgue, jusqu’à leur terrible accident de voiture en 1975. Elle poursuivra seule sa carrière aux Etats Unis, en Grande Bretagne, au Canada. A son décès, en 1986, elle reste la seule titulaire de l’orgue avant de le céder à deux co-titulaires : Thierry Escaich et Vincent Warnier.

Nous espérons que ce fil vous fera découvrir un compositeur encore très connu dans les années 1980, et dont la mémoire reste encore très vivace notamment dans les pays anglo-saxons.

Bonne vacances …

 

                                                                                                Elisabeth

Le saviez-vous ?

Les femmes organistes au 19e et 20e siècle ne surprennent pas outre mesure mais avant la Révolution étaient-elles là ? Elles jouaient à l’ombre de leur père ou de leur mère qui les avaient formées. Le plus souvent le père restait titulaire de l’orgue. A noter que la transmission musicale, dans une fratrie, était guidée par les capacités reconnues soit du fils, soit d’une ou plusieurs filles. La suppléance d’un père, dès treize ou quatorze ans, pouvait amener la fille à lui succéder et à devenir alors organiste en titre. Les paroisses, les collégiales, les cathédrales (plus rarement) employaient des musiciennes : religieuses, célibataires ou para-moniales aux divers statuts (affiliée, agrégée, fille donnée) ou encore veuves. En parvenant à être une organiste titulaire, ce métier leur conférait l’autonomie financière et la respectabilité - les organistes s’étaient séparés de la communauté des ménétriers, au début du XVIIIe. L’orgue, magnifié par la liturgie, était un instrument estimé et considéré comme savant (improvisation, accompagnement). A côté du duo père/ fille co-existait le couple organiste. Les épouses reconnues titulaires dans les conventions ne touchaient pas leurs honoraires comme en témoigne les libellés des reçus : « à Monsieur Camus pour quatre mois d’honoraires dus à Madame son épouse » ou encore plus éclairant « au sieur Camus organiste la somme de 40 livres 12 sols 6 deniers pour trois mois et huit jours de ses gages d’avoir touché l’orgue de la paroisse par la main de son épouze… »


Source :
Sylvie Granger, En solo plus souvent qu’en duo : les femmes organistes de 1790, Presse Univ. Rennes, OpenEdition Books

Portrait
Nerissa Chen

 Nerissa Chen débute le piano à l'âge de six ans, après l’obtention de son diplôme en littérature anglaise (National University of Singapore), elle décide de s’orienter vers la musique.

En 2017, après avoir obtenu son diplôme d'enseignement musical, Nerissa s’est perfectionnée dans la classe de Françoise Buffet-Arsenijevic à l'Ecole normale de musique de Paris -Alfred Cortot,
En tant que pianiste, elle accompagne des chanteurs et des instrumentistes et aussi aussi des ensembles adultes ou enfants.

Elle a rejoint la Forlane en 2022 comme pianiste accompagnatrice. Activité qu’elle exerce dans les écoles municipales de Carrières-sous-Poissy et Montigny - où elle est également professeur de piano.

 Consulter la direction musicale

Maurice  Duruflé
organiste et théoricien

 En 1920, il s'installe à Paris pour étudier l'orgue avec Charles Tournemire. Un an plus tard, Maurice Duruflé est admis au Conservatoire de Paris, où il étudie l'orgue, le piano et la composition. Très jeune, il entre à la maîtrise Saint Ovide de la cathédrale de Rouen, avec pour professeur le compositeur et organiste Jules Haelling (1912-1918). Cette maitrise était parmi les écoles les plus importantes de la ville et l'une des plus grandes écoles chorales de France, avec celles de la cathédrale de Dijon et de la basilique de Nantes. Le père de Maurice Duruflé avait vite perçu les dispositions de son fils pour la musique. Le hasard voulut que ce père, architecte, se rende dans la propriété de Maurice Emmanuel -organiste, compositeur, musicologue et historien au Conservatoire de Paris de 1909 à 1936. Le monde étant petit ce propriétaire était l’ami de Jules Haelling. Après l’avoir entendu son fils, il lui suggère de préparer avec Charles Tournemire son concours d’entrée à la classe d’orgue du Conservatoire. Ce dernier n’enseignait pas la technique, les élèves qu’il acceptait devaient déjà la posséder. Duruflé se rendait à Paris deux fois par semaine pour ses leçons et couvrait ses frais en donnant des cours de piano à Louviers, sa ville natale.

En octobre 1920, il est reçu à la classe d’orgue et devient le plus jeune des élèves d’Eugène Gigout, qui prédit : « Ce sera sûrement un premier prix, dans le style de Marchal. » Il aura effectivement une série de prix entre 1922-1928 : orgue, harmonie et fugue, accompagnement, composition. Encore étudiant, il remporte deux importants concours parrainés par Les Amis de l’Orgue, l’un en 1929 et l’autre en 1930 « Le premier assura sa renommée d’organiste et d’improvisateur, et le second établit sa réputation de compositeur de renom ». A l’obtention de son diplôme, il devient assistant musical de Louis Vierne à Notre-Dame de Paris. Peu après, il est nommé organiste à Saint Étienne-du-Mont où il restera. En 1943, il est nommé professeur d'harmonie au Conservatoire, poste qu'il occupe pendant vingt-sept ans. C’est en étant suppléant de Marcel Dupré qu’il rencontre Marie-Madeleine Chevalier qui deviendra sa femme et son alter ego. Son parcours a certainement fait écho au sien. Comment aurait-il pu rester insensible à cette jeune fille qui avait été titulaire de l’orgue de la cathédrale de Cavaillon à onze ans ! Ils éprouvaient l’un pour l’autre une même admiration. Elle deviendra son assistante à Saint-Etienne-du-Mont, avant qu’il ne l’épouse en 1953. Marie-Madeleine avait déjà obtenu, en 1949, le premier prix d’orgue du Conservatoire de Paris et peu après le prix international de composition et d’interprétation Widor.

Maurice Duruflé, organiste d’excellence, était connu pour son humilité et sa réserve, voire sa timidité. Ses souvenirs et écrits sont là pour en témoigner        « J’écris généralement avec beaucoup de difficulté et de lenteur. Le piano, dont je ne peux pas me passer pour ce genre de travail, est un instrument merveilleux, mais il est dangereux. Il trahit autant qu’il stimule. Paul Dukas, à sa classe du Conservatoire, nous conseillait d’ailleurs d’écrire sans piano. Je n’ai jamais pu y parvenir. » Il poursuit sa réflexion et réfute « l’inspiration » qu’il définit comme une « sorte d’état de grâce que l’on s’imagine par moments ressentir, sans aucun effort personnel ». Il est intéressant de voir que le théoricien qu’il est « … croit plutôt au travail par élimination, travail lent, difficile et souvent décourageant, mais qui peut à la longue provoquer une sorte de dédoublement de soi-même, d’état second pendant lequel la pensée peut réussir à se dégager du corps, un corps dont on ne sent plus alors la présence. Il peut arriver ainsi qu’à ce moment on ait la sensation d’écrire comme si la solution était dictée. Cette sensation étrange, fugitive, qui est du domaine du subconscient, ne peut être provoqué précisément que par un effort constant d’élimination de tout ce qui semble inacceptable. C’est du moins ce que j’en crois ». Son œuvre d’orgue est surtout composée avant 1942. Il a écrit aussi pour piano seul, deux pianos et piano à quatre mains.

 Il n’est pas étonnant face à cette exigence que son œuvre soit d’une rare qualité. Il excellait dans les transcriptions de Bach, Fauré, Vierne ou Tournemire. Pour lui, l’interprétation réclame cette même abnégation, servie par Marie-Madeleine Duruflé « …je ne pouvais pas donner un concert sans qu’il y ait une partie Duruflé. Et c’est justement dans ses œuvres que je jouais selon ses idées, où j’avais le plus grand succès. » Toujours dans ce même article il convenait « … être très fidèle à ce qu’il a écrit » Elle a eu un rôle déterminant dans la diffusion et la promotion de ses compositions et a veillé à leur préservation à sa mort en 1986.

S’il était sévère et taciturne, il était dévoué à ses élèves, attentif aux besoins de chacun. Et par James I Frazier nous apprenons qu’il les encourageait à explorer leur propre voix musicale sans faire fi « des techniques et des valeurs classiques qu'il considérait comme essentielles pour une interprétation authentique et expressive ». L'étude approfondie du répertoire classique en général et de musique française, baroque et romantique en particulier, était selon lui essentielle pour développer une compréhension profonde de l'histoire de la musique et des styles de composition. Il leur enseignait également les techniques spécifiques utilisées dans la composition grégorienne et la manière d’intégrer ces éléments dans leur composition. Ses méthodes d'enseignement ont influencé plusieurs générations de musiciens, parmi lesquels Jean Guillou, Louis Robilliard, Marie-Claire Alain, Jean-Pierre Leguay, Thierry Escaich. Il a marqué nombre de compositeurs et d’interprètes Stephen Cleobury, John Rutter, Vincent Warnier. Ce dernier, perpétue la mémoire de Duruflé.

Toujours pour Frazier, comprendre Duruflé c’est approcher un univers composé de « quatre domaines : la liturgie catholique romaine et son évolution, le monde de la musique chorale française, le patrimoine architectural de la France, et l’histoire politique, sociale et culturelle ». Son engagement associatif compte notamment les Amis de l’Orgue et la Société nationale de musique. Il a beaucoup œuvré pour la restauration des orgues pour lesquelles sont expertise était demandée. Maurice Duruflé est considéré comme le plus brillants de sa génération où se sont côtoyés André Fleury, Jehan Alain, Gaston Litaize, Jean Langlais, Olivier Messiaen, Jean-Jacques Grunenwald, Daniel Lesur. Ces compositeurs et interprètes ont incarné « la renaissance de l’orgue français dans les années 1930, servant un instrument néo-classique désormais plus souple, plus coloré, plus apte à traduire au plus près leur inspiration ».


Maurice Duruflé est un musicien exceptionnel, profondément engagé dans son art et doté d'une sensibilité musicale remarquable. Il a su allier la mélodie fauréenne, la somptuosité de Ravel et la rythmique grégorienne que lui a apportée Auguste Le Guennant (1881-1972). Cette grande figure du chant grégorien s’inscrivait dans la continuité des travaux de l'Abbaye Saint-Pierre de Solesmes. Duruflé avec son Requiem est connu du monde entier, nous dit Thierry Escaich. Sa contribution à la musique chorale et d'orgue reste vivante et influente dans le monde musical contemporain. Il est à noter que ses biographes sont surtout anglo-américains.

 

Sources : Entretien avec Marie-Madeleine Duruflé, Frédéric Denis, journal Organ, 7/4/99, Editions Schott Musik International, Maurice Duruflé: The Man and His Music, James I Frazier, 2012, Les biographies : Association Maurice & Marie-Madeleine Duruflé, 1947, Babelio, Maurice Duruflé : Souvenirs et autres écrits Frédéric Blanc -  ouvrage consultable à la médiathèque musicale, Maurice Duruflé, Wikipédia

 

Maurice Duruflé
(11 janvier 1902-
16 juin 1986)



               
         Regards croisés
        sur le compositeur
 

"Parce qu'il est organiste — ce qui est une tare ineffaçable… on ne sait pas assez que Duruflé est un compositeur merveilleusement doué. Il écrit peu, mais il ne signe que des pages de premier ordre, où se témoignent un métier scrupuleux et une sensibilité exquise. Il est le Fauré de l'orgue."

                            Clarendon, Le Soir, 1947 
                nom de plume de Bernard Gavoty 

"Au moment d'écrire un Requiem, son premier soin a été de s'éloigner au maximum du modèle inimitable et décourageant que le Requiem de Fauré propose aux compositeurs. Il n'en a retenu que l'ambiance grégorienne ; ou plutôt, il a, comme Fauré, mais tout autrement, tenté et réussi un savoureux compromis entre l'austérité des lignes du plain-chant et la discrète volupté d'une harmonisation moderne. [Il] fléchit la rigueur de la monotonie grégorienne, et donne l'illusion d'une rose qui fleurit soudain sur une branche dépouillée. Le surnom de "grégorianisant voluptueux" que Reynaldo Hahn avait donné à Fauré, Duruflé le mérite aussi."
                           Anne-Charlotte Rémond,
                      Musicopolis, novembre 2023


"Depuis longtemps, j'étais séduit par l'incomparable beauté des thèmes grégoriens contenus dans la messe des morts. J'avais tout d'abord formé le projet d'écrire sur ces thèmes une Suite pour orgue dont chaque pièce aurait pu s'adapter aux différentes phrases de l'office liturgique. Après en avoir terminé deux, il m'a semblé qu'il était difficile de séparer les paroles latines du texte grégorien auquel elles sont si intimement liées. C'est alors que la Suite pour orgue s'est transformée en une chose plus importante et qui appelait naturellement les choeurs et l'orchestre. Voilà comment j'ai été amené à écrire cette oeuvre."

                            Maurice Duruflé, 1947

Ubi Caritas 

Premier motet d’une composition de Quatre Motets sur des thèmes grégoriens, le compositeur choisit de commencer par un incipit de chant grégorien qui invite à entrer d’emblée en méditation. Pour cette réduction de l’hymne de Paulin d’Aquilée, Duruflé ne retient que la première des quatre strophes du texte. Ubi Caritas est chanté le matin du Jeudi saint en souvenir de la Cène



Vu pour vous

Maurice Duruflé : Intégrale de l'œuvre pour orgue
Vincent Warnier, Intrada Classic

Aujourd’hui titulaire des grandes orgues de Saint-Etienne-du-Mont, Vincent Warnier est l’un des plus fins spécialistes de l’œuvre de Duruflé.

Radio France

Association Maurice et Marie-Madeleine Duruflé -créée en 2000
Pour respecter les souhaits de sa sœur Marie-Madeleine Chevalier, décédée en 1999, Éliane Chevalier fonde l'association. Elle est destinée à perpétuer le plus largement possible leur mémoire. Leur appartement se visite et l'on peut voir l’orgue, construit par la Maison Gonzalez en 1967, harmonisé sous la direction de Maurice Duruflé.  

Pour réserver : contact@durufle.fr

Requiem

Anne-Charlotte Rémond retrace l'histoire de l'oeuvre de Maurice Duruflé, créé Salle Gaveau et diffusé sur les ondes de la radio, le 2 novembre 1947, avec l'appui de l’Orchestre et du Chœur de la Radiodiffusion Française.

 Musicopolis, nov. 2023

Maurice Duruflé: The Man and His Music,
James I Frazier, 2012

James E. Frazier traces Duruflé's musical training, his studies with Tournemire and Vierne, and his career as an organist, church musician, composer, recitalist, Conservatoire professor, and orchestral musician. Frazier also examines the career and contributions of Duruflé's wife, the formidable organist Marie-Madeleine Duruflé-Chevalier.

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Direction, Annick Miquel
Conception & rédaction, Elisabeth Boucher

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